Certains arbres ou plantes du bout du monde comme le baobab jusqu'à notre vénérable chêne sont considérés depuis des millénaires comme sacrés. Les peuples de contrées différentes les ont choisis parmi ceux qui composent la flore planétaire pour leur caractère spirituel ou pour les légendes qu'ils racontent. Ils continuent de nos jours à leur attribuer une forte symbolique.
Pourquoi ? Quels sont ces arbres et plantes mythiques adorés par bien des cultures ? Je vous propose d'en découvrir quelques-uns sur chaque continent, parmi les plus emblématiques de notre planète.

Le Ginkgo biloba

Cet arbre au feuillage unique, bilobé, comme des milliers de petits éventails, et aux sublimes couleurs automnales dorées, est l'un des arbres sacrés emblématiques en Asie. Bien avant Hiroshima, qui le rendit célèbre aux yeux du monde entier pour y avoir survécu, ce symbole de résilience était connu des Japonais pour sa longévité exceptionnelle, voire son immortalité. On dit ainsi que le Ginkgo biloba peut vivre plus de 1000 ans. Certains ginkgos ont même été datés en Asie à près de 800 ans, un record pour cet arbre qualifié de "fossile", et seul représentant de sa famille botanique, les ginkgoacées.
Il fait partie de ces arbres vénérés que l'on plante devant les temples bouddhistes, taoïstes et shintoïstes. On raconte que Confucius aurait enseigné sa philosophie sous l'un des plus vieux spécimens de la planète, à Sungkyunkwan en Corée du Sud. Dans la tradition japonaise, le ginkgo éloigne les mauvais esprits, mais on le connaît aussi pour ses vertus médicinales, et son aspect ignifuge naturel, symbole même de protection.
Redécouvert en aménagement paysager pour sa facilité de culture et sa croissance rapide il y a une trentaine d'années, on le voit de plus en plus dans nos jardins, sous sa forme type, Ginkgo biloba, et sous des variantes naines pour le cultiver même en pot. Il se prête d'ailleurs bien à la taille en bonsaï.
Aujourd'hui, il est aussi beaucoup planté pour un autre besoin, la science s'intéressant de près à ses propriétés intéressantes dans la recherche sur les troubles cognitifs.

En savoir plus dans : Ginkgo biloba : pourquoi cet arbre fascine tant les jardiniers ? et 5 belles idées pour associer le ginkgo.

Ginkgo biloba
Ginkgo biloba devant le temple Toji à Kyoto au Japon. A droite, la couleur du feuillage en été

Les ficus africains et indiens

Partons à présent sur le continent africain. Le Ficus sycomorus que j'ai personnellement vu de mes yeux vus au jardin botanique de Palerme fait partie de ces arbres majestueux d'Afrique, ces arbres à palabres, à l'instar du baobab et du banian, eux aussi sacrés.

Un figuier africain, étonnant par sa floraison et fructification acaules, naissant à même le tronc et les branches âgées. Une fois fécondées par les guêpes, les fleurs (des sycones, encore un particularisme botanique) deviennent des petites figues toutes rondes, gris-vert à rose orangé. Comme chez notre figuier méditerranéen, il ne s'agit pas à proprement parler d'un fruit, mais d'un faux fruit.

Souvent appelé simplement sycomore, figuier d'Égypte ou figuier des Pharaons dans l'Égypte ancienne, il fait partie de la famille des moracées. On le trouve en Afrique, mais il est très présent au Proche et ay Moyen-Orient, notamment en Israël ou au Yémen, où on le cultive encore pour ses figues.
Cité dans les anciens et nouveaux testaments (histoire de Zachée), associé aux divinités féminines égyptiennes (Hathor, Nout ou Isis), le Ficus sycomorus est l'un des plus vieux arbres du monde, vénéré comme arbre de vie. On a retrouvé de nombreuses représentations dans les tombes et sur les papyrus, les Égyptiens l'utilisaient pour son imputrescibilité dans la fabrication des sarcophages et dans moult objets du quotidien.
Ce sycomore séculaire représente aussi un arbre de bienfaits, procurant une ombre vitale dans ces pays chauds, bienfaisant par l'abondance de ses fruits, et surtout attestant de la présence d'eau, source de vie.

Plantés à proximité des tombes, on attribue aujourd'hui encore aux sycomores ce lien entre ciel et terre, véritables connexions entre les deux mondes.

figuier sycomore sacre
Ficus sycomorus, les fruits sur les branches et le port de l'arbre photographié dans le parc Kruger en Afrique du Sud (© Flickr - Bernard Dupont)

L'autre Ficus sacré est le figuier des Banyans, ou Banian (Ficus benghalensis), originaire d'Inde, où il pousse, ainsi que dans tout le continent, à l'état sauvage. Exceptionnel par son envergure, il est reconnaissable à ses racines aériennes spectaculaires, partant de la ramure pour rejoindre verticalement le sol, s'y enracinant, et se multipliant à loisir. Compliqué à prendre en photo par son gigantisme, il est l'arbre cosmique sacré à Bali, et symbole de sagesse dans toute l'Asie, ses racines faisant le coexister un lien immuable entre la terre, les hommes et le divin. Les offrandes sont souvent déposées autour des banians en Asie. On lui attribue des caractères divers selon les branches religieuses (hindouisme, bouddhisme ou jaïnisme), mais il reste un symbole puissant pour les populations, à la fois refuge, repère, ancrage spirituel et lieu de rencontre.

 figuier des Banyans
Un arbre que l'on pourrait qualifier d'arbre-cathédrale !

Le houx

Le Houx commun (Ilex aquifolium), avec ses feuilles persistantes et ses baies rouges éclatantes, occupe une place sacrée dans de nombreuses traditions à travers le monde. Souvent relégué en haie défensive, le houx symbolise depuis l'Antiquité la vie éternelle, la protection et la renaissance, grâce à son feuillage persistant en hiver. La culture païenne des Celtes le vénérait comme un arbre protecteur, capable d’éloigner les mauvais esprits et de purifier les lieux. Ils l’associaient souvent au solstice d’hiver, période où ses baies, symbole de fertilité, brillaient dans la nature endormie.

Dans la tradition chrétienne, le houx est lié à la couronne d’épines du Christ, ses baies rouges évoquant le sang versé. À Noël, il décore nos maisons de ses baies rougies en pleine saison sombre. Les Romains, eux, offraient des branches de houx lors des Saturnales, fêtes marquant le renouveau de l’année. En magie populaire, le houx est utilisé pour se protéger des sorts et attirer la chance. Son bois, réputé imputrescible, était aussi employé pour fabriquer des objets sacrés.

N.B. : Le houx en anglais ( "holly" ) n’a pas la même origine étymologique que le mot "holy" (sacré), mais leur sonorité proche et son rôle dans les traditions païennes puis chrétiennes ont renforcé son association symbolique avec le sacré. Ainsi, cette plante, déjà protectrice dans les cultures européennes, est devenue un emblème "saint" des fêtes hivernales, notamment à Noël.

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La couronne de houx de Noël accueillant les hôtes puise dans les traditions des peuples celtes

La Cordyline et le taro

L'Océanie n'est pas en reste de légendes sacrées sur ses végétaux poussant partout dans les différentes îles du Pacifique. Selon la très belle et ancienne légende polynésienne sur l’origine des plantes, le taro (Colocasia esculenta) fut engendré par les pieds de l’homme et ses poumons devinrent les feuilles. Celui que l'on appelle oreille d'éléphant n'est donc pas qu'une racine comestible pour ces habitants du bout du monde.

La Cordyline fruticosa, tropicale, très colorée, omniprésente dans les haies des jardins et les villages, est elle aussi sacrée : on la plantait, elle aussi, devant les maisons, mais aussi les habitations des prêtres, pour chasser les mauvais esprits ; on l'emportait à bord des pirogues pour bénir les marins et leurs grandes traversées du Pacifique. Ses feuilles étaient aussi utilitaires, fabrication de pagnes, couverture des maisons, cuisson des aliments, ses racines comestibles... Appelée Ti à Hawaii, Auti en tahitien, cette plante aux pouvoirs magiques est consacrée à Lono, le dieu des champs, et très utilisée lors de cérémonies religieuses. Elle est toujours considérée protectrice, à en juger par sa présence autour des maisons, et beaucoup utilisée dans la confection des couronnes ou colliers de feuilles, qui font la beauté de la culture des polynésiens, pour orner les têtes et les corps, et accueillir les visiteurs.

Cordyline fruticosa et Colocasia esculenta
Cordyline fruticosa et Colocasia esculenta

Le lotus

Autre végétal à forte connotation sacrée, dont il tire son nom vernaculaire pour l'espèce asiatique Nelumbo nucifera, le lotus sacré nous fait voyager jusqu'en Asie.

Poussant en plein soleil, les pieds dans la vase, le lotus symbolise la pureté née du chaos, de la saleté. La légende veut que plus il pousse dans une eau boueuse et sale, plus ses fleurs sont pures et belles. On relie cette pureté à la pureté d'âme et du corps en culture bouddhique, mais aussi à la renaissance et à l'élévation spirituelle, telle la fleur se dressant hors de l'eau bien au-dessus du feuillage.

Son aura ne se limite pas à l'Inde, dont il est originaire, et où il a un vrai statut de plante sacrée. Le Vietnam l'a consacré comme emblème national, Macao l'a même représenté flottant sur l'eau sur son drapeau, et l'Égypte comme fleur nationale.
Si le lotus égyptien -en réalité un nénuphar- se trouve chez deux autres espèces (Nymphea lotus et Nymphea caerulea), c'est également une plante aquatique, considérée comme une des plus anciennes plantes du monde vénérées : adoré dans l'Égypte des pharaons, le "sesen" a été peint sur les fresques et bas-reliefs des tombeaux, sur les papyrus, érigé en chapiteau sur les colonnes "lotiformes" dans les temples. S'ouvrant avec le soleil et se refermant le soir en s'enfonçant sous l'eau, il était assimilé au dieu Râ, symbolisant la création, la renaissance, le soleil et donc la vie. On utilisait le lotus bleu (Nymphaea caerulea), très odorant, pour parfumer les temples et en offrandes aux dieux.

Le Nelumbo nucifera asiatique et la fleur de lotus égyptienne font partie des symboles sacrés les plus ancrés dans le monde, auprès de cultures et religions bien distinctes. Les représentations multiples du lotus de par le monde, son symbolisme de beauté, de pureté, de fécondité, de divinité en font une fleur sacrée dans le bouddhisme et le taoïsme. En Asie, Bouddha est représenté assis sur une fleur de lotus. Le hatha yoga a d'ailleurs tiré de cette plante la fameuse posture du lotus, en méditation bouddhique. Chez les hindous, le créateur du monde Brahma est né d'une fleur de Nelumbo nucifera. Les temples orientaux sont toujours précédés de bassins aux lotus, et le trône de lotus est un piédestal courant dans l'art asiatique.

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Colonne lotiforme - musée Egizio à Turin (© Wikimedia Commons), Lotus nucifera, et lotus sculpté dans les grottes de Longmen en Chine (© Gary Todd, Flickr)

L'Asiminier ou Paw paw

Finissons cette sélection sacrée par le continent américain. Cet arbre au nom commun curieusement exotique (Paw Paw) est complètement rustique et cultivé depuis des siècles dans le Nord et l'Est des États-Unis et au Canada, en réalité bien avant l'arrivée des colons sur le nouveau continent. Ce sont les Anishinaabeg, des Amérindiens autochtones algonquins vivant au Québec et en Ontario, qui donnent à la plante le nom latin d'Asimina triloba, provenant vraisemblablement d'un nom indien.

Endémique de tout l'est des États-Unis, l'asiminier était profondément ancré dans la culture amérindienne, non seulement comme source de nourriture, mais intimement associé à la médecine, aux mythes et à une signification spirituelle, notamment comme symbole de patience et de connexion avec la nature.
Pour les Shawnee, originaires de l'Ohio en Amérique, comme pour beaucoup de peuples autochtones, la nature n’est pas séparée de la spiritualité. Les pawpaws, en tant que plantes nourricières, médicinales, présents sur de nombreux sites sacrés, étaient ainsi naturellement intégrés à leurs rituels. Le cycle de croissance des arbres symbolisait le renouveau, la connexion aux ancêtres et l’équilibre entre le monde physique et spirituel. Les fruits de l'asiminier rentraient vraisemblablement dans les rites de prières et d'offrandes de ces peuples. Ils ont aussi servi comme objet de troc.
Les Shawnee voient toujours dans ces arbres un symbole de connexion entre les générations et leurs terres, même après leur déplacement forcé au 19ᵉ siècle. Le pawpaw était un rappel vivant de leur patrimoine culturel.

Cette banane du pauvre ou mangue du nord, comme les Québécois l'appellent, a un goût spécifique, qui ne peut se comparer à nos fruits connus en Europe, entre mangue, ananas et banane. Si l'ensemble de la plante est toxique, son fruit à chair crémeuse, consommé mûr, devient une source de vitamine C et de manganèse (mais il ne faut consommer ni ses graines, ni sa peau, toxiques).
Appartenant à la famille des annonacées qui regroupe plusieurs arbres des forêts tropicales comme l'Ylang Ylang, l'annone ou la pomme cannelle, l'asiminier est le seul à pousser dans des régions tempérées.

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Village amérindien de Pomeiooc, Virginie du Nord (vers 1885) Wikimedia Commons, et planche botanique

Aller (beaucoup) plus loin...

Bien d'autres plantes et arbres ont un caractère sacré, souvent porteurs d'immortalité pour les peuples. Ils nous viennent des plus anciennes civilisations ou traditions : l'if, l'olivier et l'asphodèle en Méditerranée, le kapokier (Ceiba) en Amérique du Sud, le Commiphora myrrha (la myrrhe des rois mages) au Proche Orient, le Baobab, le Cyperus papyrus en Egypte, le bambou sacré, le frêne ou le chêne, plus proche de nous… Ils sont tous encore associés à des rites païens ou religieux de par le monde...

Encore un peu de lecture pour les passionnés comme moi de botanique et d'Histoire : apprenez-en beaucoup plus sur le mythique sycomore avec ce sujet passionnant de Tela botanica ; Il y aurait beaucoup à dire sur le lotus, plante millénaire aux multiples connotations sacrées… Cet article sur les symboles de l'Egypte Ancienne devrait vous passionner.

Pour conclure, l'éditeur Eyrolles a publié en un très bel ouvrage en 2024, "Arbres sacrés du monde - Science, légendes et usages autour de 25 essences, Une merveilleuse exploration anthropologique pour se relier à la sagesse des arbres" d'Aurélie Valtat qui m'a donné envie de l'acheter en travaillant ce sujet. Je vous le recommande particulièrement si vous voulez continuer ce passionnant voyage dans les arbres de la planète.

Chez Delachaux et Niestlé, vous pourrez découvrir Histoires d'arbres - Des sciences aux contes de Philippe Domont, ingénieur forestier, publié en 2014. Et, pour rédiger cet article, je me suis replongée avec délectation dans un de mes vieux livres (les meilleurs !), Mythologies du monde entier de Roy Willis, dont l'édition originale anglaise date de 1993. Vous y trouverez un contenu très riche, et quelques informations sur les liens qui unissent l'Homme aux Plantes depuis la nuit des temps.